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Transfiguré
"Être transfiguré c'est changer de
figure, passer d',une figure à l'autre, en mieux. Nous avons tous
été témoins d'une transfiguration. Annoncer à une mère que
son enfant est guéri, à un étudiant qu'il est sur la liste des
reçus au bac, à n'importe qui qu'il a gagné le gros lot de la
loterie, et voilà des visages qui instantanément se
transfigurent! Il peut aussi se faire qu'un visage se transfigure
sous le regard de celui qui découvre soudain qu'il en est
amoureux. On l'avait vu dix fois, vingt fois, d'une façon, et
voilà qu'il est autre, le même, et pourtant tel qu'on ne l'avait
jamais vu. Mais comment était donc le visage de Jésus pour que
l'Écriture dise que pendant qu'il priait l'aspect en changea?
Difficile de répondre, d'autant que l'on nous dit que les trois
éventuels témoins. Pierre, Jean et Jacques, étaient "écrasés
de sommeil". Auraient-ils donc rêvés ? Pourquoi pas, tant
de rêves dans la Bible, de Jacob à Joseph, l'époux de Marie,
ont une portée immense et prémonitoire. D'ailleurs quand Pierre
prend la parole on ajoute qu'il ne savait plus ce qu'il disait.
Mal réveillé peut-être...
En réalité tout le récit cherche à nous faire aller ailleurs
pour en comprendre le sens, et c'est un mot qui soudain nous met
sur la voie: ils virent la GLOIRE de Jésus. Et cette gloire qui
ressemble tellement à celle qui dans la Première Alliance signe
toujours la présence de Dieu semble ouvrir leurs yeux sur une plénitude
de Jésus qui pouvait passer inaperçue: il rassemble en lui
l'immense espérance d'une séculaire promesse, celle qu'Israël,
le Peuple élu de Dieu, résumait en deux mots, lourds d'une
extraordinaire histoire spirituelle: la loi et les prophètes, Moïse
et Élie. La loi qui dit Dieu comme un chemin de vie, les prophètes
qui le disent comme une exigeante fidélité que rien ne décourage.
Peut-être que cette transfiguration là qui révèle l'identité
insoupçonnée de Jésus de Nazareth, il aura fallu des mois, des
années d'assidue fréquentation et de marche confiante sur les
chemins de Palestine, des mois, des années où ils furent témoins
de tant et tant de faits et gestes, de tant de paroles, pour
qu'elle puisse se manifester enfin sous leurs yeux embrumés de
sommeil. Peut-être n'est-ce qu'au matin de Pâques que soudain
cette gloire a fini par éclater, fulgurante, et qui fait découvrir
le vrai visage de celui dont la voix dit au coeur du croyant :
"Celui-ci est mon fils, celui que j'ai élu, écoutez-le".
Peut-être faudra-t-il aussi une autre transfiguration, où le
visage que l'on regarde est sanglant, décomposé par la douleur,
couronné d'épines et mort enfin, pour que l'on découvre que ce
Fils est aussi le visage même de l'amour qui va jusqu'au bout,
selon la parole qu'il n'est pas de plus grand amour que de donner
sa vie pour ceux qu'on aime.
Et puis, aujourd'hui comme hier, soudain, tout semble s'éteindre,
"il n'y eut plus que Jésus seul". Et le silence. Et même,
sur la route d'Emmaüs, l'absence. Il ne reste que cette brûlure
au fond du cour qui soudain "redresse" à jamais celui
que l'on croyait disparu. Et c'est le temps de la confiance. C'est
le temps de la foi où à nouveau le visage perdu va réapparaître
quand il transfigurera sous nos yeux tous les visages de ceux dont
il a dit qu'ils sont ses frères. "Quand t'avons nous vu
Seigneur ? Ce que vous faites à ces petits qui sont mes frères,
c'est à moi que vous le faites". C'est l'ultime et
quotidienne transfiguration du temps de l'Église où la gloire de
Dieu se met à briller sous nos yeux sur le visage de tout homme,
pour crucifié qu'il soit. Il ne faudrait pas que nous dormions
d'un si profond sommeil que nous pourrions ne pas voir ce
visage...".
Père BLONDEAU |