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"La piété dite populaire les mélange volontiers. L'un ou 1'autre jour on va
fleurir les tombes de ceux qui se sont à jamais absentés de la scène du monde
ou, pour l'heure, nous sommes en train de jouer notre rôle, de tenir une place,
notre place. D'une certaine façon notre vie est une illusion car elle nous donne
à penser que nous sommes le centre de tout. Ce que chacun appelle le monde est
en réalité 1'organisation subjective d'une infinité de réalités, matérielles,
psychologiques, sociales, familiales, qui seront toujours là quand nous n'y
serons plus, mises en ordre par tous ceux qui nous survivent, qui mourront un
jour à leur tour, et ainsi de suite. Plus de regard humain, plus de monde, une
masse indistincte et muette "d'étants", comme le disait la philosophie allemande, pas toujours
très gaie.
La vraie question est de savoir si tout cela a un sens qui dépasserait
chacune de nos destinées, une sorte d'histoire qui engloberait nos histoires et
leur donnerait une unité. Il n'y a que deux réponses, celle du "hasard et
de la nécessité" qui se combinent de façon aléatoire, en laissant une toute
petite place, bien incertaine, à cette espèce de liberté qui est le nom des
efforts que nous faisons pour mettre de 1'ordre dans le chaos du monde, et
essayer de survivre au mieux, essayer en fin de compte de mourir le plus tard et
le moins mal possible. Et il y a une autre réponse: celle de la foi où la mort
et la sainteté se rejoignent.
Les saints nous intéressent car ce sont en effet des morts dont nous
reconnaissons qu'en ayant donné du sens à leur vie ils peuvent aussi en donner
à
la nôtre. En tête de notre foi de Chrétiens celui que l'on pourrait appeler le
"Saint des Saints". C'était déjà le nom que donnait le peuple d'Israël
au lieu le plus profond de son Temple qui abritait la seule présence qui par son
absence donnait du sens à leur vie en la tirant toujours plus loin qu'elle-même
dans cette mystérieuse confiance qui fit un jour sortir Abraham de son pays. Et
après lui tant d'autres qui se mirent en route pour trouver de l'espérance non
pas tant dans les choses matérielles, visibles, ce fameux monde dont nous nous
faisons illusoirement le centre, mais vers un ailleurs qui toujours nous arrache
à ce confort d'ici.
Un jour le Saint des Saints prit visage d'homme.
Il ne cessa alors de tenir
le même langage. Mon Royaume n'est pas de ce monde... Vends tes biens et
suis-moi... Heureux les pauvres, les purs, les pacifiques... Ce que vous faites
au plus nu c'est à moi que vous le faites... Et un jour la mort l'a pris comme
tout le monde, et de bien mauvaise façon, comme si les pires des morts à venir
pouvaient toujours se reconnaître dans la sienne. Et lui qui justement n'a
jamais voulu tomber dans l'illusion d'être le centre de ce monde-ci, lui qui a
toujours tiré sa vie vers 1'ailleurs de 1'absence, voilà que la mort, au témoignage de la
poignée d'amis qui lui avaient fait confiance, ne l'a pas
retenu. Voilà qu'en se dépouillant de tout, se faisant esclave jusqu'à le mort
de la croix dira Paul, subjugué, il est devenu le centre de tout, du Cosmos
visible et de ce Royaume invisible qu'il avait annoncé. La mort vaincue, en somme. L'absurde enfin
guéri par le sens. Ce sens qui en définitive s'est montré dans sa chair qui
était la nôtre comme étant celui de l'amour.
Tous ces saints que nous fêtons, et les autres, tous les autres, parmi
lesquels nous, un jour, je 1'espère de la vertu d'espérance, tous ces "déjantés"
du monde, ces "excentriques" telle par exemple une Teresa de Calcutta,
aidant justement les pauvres à mourir autrement, ou un François d'Assise, tout
nu devant son père, comme un mort, recouvert du manteau de 1'évêque, de
1'Eglise, pour dire que le sens est dans 1'invisible et qu'il n'y a que l'égoïsme
qui soit vraiment mortel, oui, tous ces saints derrière le Saint des Saints,
nous disent que la mort n'est pas le dernier mot, pour le croyant en tout cas.
Mort ou est ta victoire ? Le chrétien connaît une réponse : celle de sa foi".
Père BLONDEAU |